La guerre, la plage et l’administration !

Illustration 1 -Reproduction du bail

Le 15 juin 1939, monsieur Robert Pedrono1Monsieur Robert Pedrono était le grand-père maternel de Claire Cabanis, Présidente d’honneur du Syndicat d’initiative des Petites Dalles., président de la Société anonyme de la plage des Petites Dalles, sollicite le renouvellement du bail, de parcelles de terrain sur la plage, arrivant à expiration le même jour (illustration 1).

L’ingénieur des Ponts et chaussées dans son rapport émet un avis favorable au renouvellement du bail sans procéder à une adjudication. Il précise qu’une telle adjudication serait coûteuse, mais qu’en outre elle « semblerait n’avoir actuellement aucune chance de succès ».

En effet, à cette époque les menaces de guerre étaient évidentes.

Si en septembre 1938, le Royaume-Uni et la France, lors des accords de Munich, ont cru éviter la guerre, c’est au prix de l’abandon des Tchèques et de l’annexion des Sudètes par le Troisième Reich. Contrairement aux espoirs de Daladier, Chamberlain et des habitants de leurs pays respectifs, le Troisième Reich a immédiatement poursuivi ses initiatives belliqueuses :

  • demande de restitution de Dantzig, 
  • pacte anti-Kominterm2Traité antisoviétique conclu le 25 novembre 1936 entre l’Allemagne anticommuniste et le Japon se heurtant à l’Armée rouge aux confins de la Sibérie et de la Mandchourie. entre l’Allemagne, le Japon, l’Italie, puis la Hongrie et l’Espagne franquiste, 
  • transformation de ce pacte en alliance militaire défensive, 
  • occupation de la Tchécoslovaquie. 

De son côté, l’Italie a occupé l’Albanie. 

Les alliances se font et se défont en dissociant les deux groupes de pays antagonistes. La menace de guerre se précise. Dans ce contexte, la location de la plage des Petites Dalles est un sujet d’intérêt secondaire susceptible de bénéficier d’une procédure allégée.

L’ingénieur des Ponts et chaussées propose de renouveler le bail, au même locataire, pour les trois lots de 60, 40 et 30 mètres (illustration 2) aux mêmes conditions soit 1 105 francs par an.

illustration 2 – Proposition de renouvellement du bail avec répartition des trois lots

Pendant l’été 1939, anticipant sur la signature du nouveau bail, l’exploitation de la plage reste peu différente de celle des années antérieures. C’est le 11 octobre 1939, à la fin de cette saison estivale, après la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, que le nouveau bail de 9 ans est conclu. Il est signé, pour le préfet de Seine-Inférieure, par M. Authier, secrétaire général, par M. Naud, ingénieur en chef des Ports maritimes (2e section), par M. Prêtre, directeur des Domaines et par M. Pedrono, président de la Société anonyme de la plage des Petites Dalles.

Sur le front Ouest, après les mois d’immobilisme de la « drôle de guerre », les Allemands envahissent le Luxembourg en un seul jour, le 10 mai 1940. Pour la Belgique 18 jours seront nécessaires, du 10 au 28 mai. En France, la ligne de défense de la Somme ne tiendra que quelques jours. La ville de Rouen sera occupée le 9 juin.

Le lendemain, lundi 10 juin 1940, le gouvernement français quitte Paris, l’Italie nous déclare la guerre, la Norvège capitule. En Normandie, pour empêcher l’embarquement des troupes alliées, le maréchal Rommel et ses blindés quittent Rouen en direction des ports de la côte d’Albâtre. Dans la matinée, il intercepte des convois alliés à l’est d’Yvetot, puis sur la route de Cany à Fécamp. Après avoir divisé ses troupes en direction des ports de Saint-Valery-en-Caux et Fécamp, Rommel décide d’atteindre le littoral, aux Petites Dalles. Accompagné de quelques officiers il descend sur la plage, enthousiasmé par la vue de la mer et des falaises. Il sera suivi par un char de commandement. Ce moment de détente a été raconté par Rommel lui-même et photographié (illustrations 3 et 4). 

Pendant cette petite « récréation », à Sassetot-le-Mauconduit se déroule l’épisode dramatique des fusillés3Jérôme SEYER a synthétisé ces événements dans son article Les Petites Dalles 10 juin 1940 – La préparation de la bataille de Saint-Valery-en-Caux et un combat a lieu contre des Anglais retranchés dans le bois des Petites Dalles.

Après l’armistice du 22 juin 1940, dans la zone occupée l’accès au littoral reste possible pendant près d’un an. En avril 1941, pour faciliter la défense côtière et la création du Mur de l’Atlantique, une bande de 20 à 30 km le long du littoral devient la zone côtière interdite. Pour accéder à cette zone, les personnes habitant à l’extérieur doivent solliciter un laissez-passer. 

Illustration 5

Dès novembre 1943, après sa mission d’inspection, le maréchal Rommel lance un programme de renforcement des défenses côtières : blockhaus, bunkers, postes de direction de tir, batteries d’artillerie, mines. Il y ajoute sur les plages et l’estran des obstacles pour empêcher l’approche de barges de débarquement : trépieds, hérissons tchèques, pieux Rommel, rails, fils de fer barbelés, mines. Ces obstacles multiples apparaissent sur la photo de notre plage prise, en mai 1944, par un avion de reconnaissance américain4Photo transmise par Pierre-François Mary (les-petites-dalles.org) (illustration 5).

En février 1944, les habitants des Petites Dalles auront l’obligation de quitter les lieux. 

Ces diverses dispositions, prises par les occupants allemands, n’étaient guère tournées vers le tourisme et la villégiature ! Pourtant, l’administration des Domaines réclamait, à la Société anonyme de la plage des Petites Dalles, le paiement du loyer pour la location de la plage pendant toute cette période. Ce loyer avait été réglé pour 1939, mais son paiement avait été suspendu à partir de 1940. Pour se justifier, la Société anonyme de la plage des Petites Dalles invoquait l’occupation du littoral par l’armée allemande et les instructions que celle-ci avait édictées.

Le 3 avril 1944, le directeur des Domaines interroge l’ingénieur des Ponts et chaussées sur l’empêchement d’exploiter invoqué :

  • Remonte-t-il à 1940 ?
  • Procède-t-il des mesures prises par les autorités d’occupation ?
  • La Société doit-elle être exonérée de cette redevance si elle ne peut obtenir aucune indemnité au titre des réquisitions ?

Le 30 juillet 1944, quelques semaines après le débarquement allié et dans l’attente d’une prochaine libération de la Haute-Normandie, l’ingénieur des Travaux publics rend ses conclusions (illustration 6). À savoir, ce n’est qu’à partir de 1941 que les ordres des armées d’occupation ont interdit l’accès à la plage, donc la redevance doit être versée pour 1940. Par contre, il est dans l’obligation de reconnaître la perte de la jouissance de la plage, à partir de 1941.

Illustration 6 –

Le 1er septembre 1944, les troupes alliées ont libéré le Pays de Caux abandonné par les troupes ennemies à l’exception du Havre et Fécamp. Les Allemands, avant de battre en retraite, procèderont à d’importantes destructions des ports. À Dieppe, le bombardement programmé par les Alliés sera arrêté in extremis avant l’arrivée des troupes de libération canadiennes. Fécamp sera libéré le 2 septembre. Le Havre et ses environs restent occupés par 12.000 soldats allemands. La ville sera reconquise le 12 septembre, après plusieurs jours de terribles bombardements. 

Malgré ces événements dramatiques, le formalisme de l’administration pour régler le modeste litige concernant notre plage a de quoi surprendre. 

En juin 1940, des événements dramatiques et exceptionnels sont intervenus : 

  • repli désordonné des troupes alliées,
  • invasion par les troupes allemandes, 
  • exode massif de la population, 
  • arrivée de Rommel sur la plage des Petites Dalles, 
  • destructions de plusieurs villes et en particulier de Saint-Valery-en-Caux, 
  • puis, après l’armistice, occupation allemande. 

Dans ces circonstances, une gestion normale de la plage pour la saison d’été 1940 n’était pas possible. Pourtant, l’ingénieur des Ponts et Chaussées n’accepte pas de prendre en compte ces faits connus de tous et l’impossibilité d’exploitation en découlant. L’absence de restriction de circulation des personnes, pendant cette période, lui suffit pour justifier le maintien de la redevance pour 1940. 

La gravité des événements aurait justifié une simple suspension ou exonération de la redevance et la poursuite du bail en cours. Mais l’administration a choisi de résilier le bail. Ce choix a été formalisé, le 14 octobre 1944, après la libération totale de la Normandie. L’administration n’avait pourtant plus à redouter des réactions de l’occupant. Elle aurait pu choisir une formule exonérant la Société de ses engagements du fait des circonstances. Mais elle a préféré, par une résiliation du bail, traiter la Société Anonyme de la plage des Petites Dalles comme un locataire fautif qui n’a pas respecté ses engagements. 

Les aménagements initiés par Rommel n’ont pas disparu par miracle à la libération du Pays de Caux. L’année 1945 a été consacrée à l’élimination des obstacles installés sur terre et sur l’estran : blocs de défense côtière, trépieds, rails, fils de fer barbelé et surtout des milliers de mines. C’est seulement pendant l’été 1946 que la plage a été à nouveau aménagée avec les cabines subsistantes. 

Si le bail avait été maintenu, la Société anonyme de la plage des Petites Dalles aurait dû négocier l’exonération de la redevance pour la saison 1945. De ce point de vue, la résiliation du bail, solution radicale retenue par l’administration, a donc eu un effet bénéfique.